Vous êtes jeune, ce n’est qu’une mauvaise phase à passer.

Pourtant, si vous regardez les perspectives qui s’offrent à vous, l’avenir ne semble pas s’éclaircir. Si vous êtes un homme, vous remarquez que vos supérieurs ont eux-même des supérieurs et qu’en prime, ils font encore plus d’heures sup. Si vous êtes une femme, vous êtes bien consciente qu’il vous faudra cesser ce rythme infernal le jour où vous et votre conjoint voudrez avoir des enfants. Commencera alors une autre vie, au rythme des courses à faire, des repas à préparer, du ménage et des sorties avec les autres mamans, une autre forme de stress, celui de la mère au foyer, car il s’agit bien de cela pour le bulletin d’aujourd’hui : le stress.

Je vous entends déjà penser ‘bah, oui, le stress, j’en ai ma dose moi aussi : métro, boulot, dodo, on connaît la chanson’. D’accord. Mais le stress japonais, laissez-moi vous dire, c’est autre chose. 127 millions d’habitants au Japon, dont 26,7 à Tokyo, l’agglomération urbaine la plus peuplée du monde selon le rapport 2001 de l’ONU (suivi loin derrière par Sao Paulo et ses 18, 3 millions d’habitants). La densité humaine ici est épuisante. J’ai voulu aller ce week-end voir une expo, les salles étaient si combles que l’on pouvait à peine s’y mouvoir. Impossible bien sûr d’approcher les vitrines où étaient exposés les premiers objets de Honda et Sony. Je suis repartie sans avoir rien vu (le tout pour 10 euros, bonjour l’arnaque). Après les deux heures de RER debout pour rentrer, je suis arrivée chez moi la tête et le porte-monnaie vides, le corps tremblant d’énervement. Le stress tue au Japon. Chaque année, on compte un nombre croissant de victimes de karoshi, littéralement, de mort par trop de travail.

La mort par trop de travail, dont l’une des expressions peut être le karojisatsu (suicide par excès de surmenage) est récemment revenue sur le devant de la sellette avec la publication du rapport du ministère de la santé sur les principales causes de mortalité sur l’archipel. Dans l’ordre : le cancer, les ruptures d’anévrisme, les crises cardiaques, les pneumonies, les accidents et les suicides. Suicides en sixième position ! C’est ce chiffre qui a fait réagir tous les médias. « J’emprunte quotidiennement deux lignes de RER pour me rendre au travail, m’explique Yoko lorsque je m’étonne auprès d’elle de ces statistiques, tu peux être sûre qu’une fois par semaine, quelqu’un se jette sous le train de l’une de ces rames. A croire qu’ils se coordonnent. C’est profondément triste. »

Quand je lui demande si le suicide au Japon n’a pas une valeur positive, elle me dit que l’autre jour, un présentateur parlait ainsi au cours d’une émission de variétés : « se suicider, c’est mourir dans l’honneur et alléger sa famille d’un poids ». Cette conception ancienne typiquement japonaise est inacceptable aujourd’hui, continue Yoko qui a appelé la chaîne de télé pour se plaindre. Tu te rends compte des conséquences de ce genre de propos ? Un livre est paru récemment qui a fait beaucoup parler de lui, écrit par des enfants dont un parent s’est suicidé. Ils y parlent de leur manque et du sentiment de culpabilité. Le gouvernement encourage ce genre de témoignage pour contrecarrer un réflexe national encore ancré dans les mœurs : le suicide en cas d’échec. En 2001, pour la première fois, une cour de justice a reconnu coupable une entreprise dont l’un des employés, après s’être beaucoup investi dans son travail, avait connu une phase de dépression puis s’était suicidé. On compte parmi les karochi, les morts par suicide mais aussi simplement les morts par crises (cardiaque, rupture d’anévrisme) qui surviennent à la suite d’un excès de zèle. « Le travail, ça peut devenir comme une drogue, me dit Yoko, on ne se rend pas compte que le corps ne suit plus ».

Sans aller jusque tuer, le stress est à l’origine de pathologies graves. « Je me suis sentie un soir complètement vidée », me raconte Alexandra, une copine prof à l’agenda particulièrement chargé, « comme une gastro, mais sans fièvre. Le lendemain, ça n’allait pas mieux. J’ai été à l’hôpital. Là je suis carrément tombée dans les pommes. Après toute une série d’analyses, les médecins m’ont dit que tout allait bien, que c’était juste le stress et qu’il fallait que je me repose. Avec tous les transports que je me tape, cela ne m’étonne qu’à moitié ». Kunio s’est vu proposé le même diagnostique pour un symptôme bien plus grave. Il sentait depuis quelques temps qu’il entendait moins bien, mais un matin, il n’a carrément plus rien entendu. Sourd…pour cause de stress mental ont diagnostiqué les médecins. Après cinq mois de visites quotidiennes chez un acupuncteur, il commence à retrouver peu à peu l’ouïe.

L’acupuncture, les massages, les bains chauds sont les armes les plus efficaces contre ce mal inévitable dans l’agglomération de Tokyo : le stress. Quand on arrive d’Europe, on s’étonne de cette pléthore de masseurs, pour le dos, mais surtout pour les pieds. On ne voit pas bien l’usage de tous ces instruments de détente auxquels chaque grand magasin consacre un rayon. On ne comprend pas non plus l’importance si japonaise du bain après le travail. Mais toute personne habitant quelques années à Tokyo avoue ne plus pouvoir se passer de ces sas de décompression. « Quand, après une journée de travail, il faut encore passer une heure debout dans un train bondé à réfréner son envie de pousser tout le monde pour avoir un peu d’air, prendre un bain très chaud avec des sels parfumés et des brosses pour se frotter, ça calme les nerfs. » M’explique Janine, prof depuis dix ans à Tokyo.

Les bains chauds (chez soi ou dans des bains publics) et les massages sont la base de la prévention contre le stress. Pas un appartement, même des plus simples, qui ne soit équipé de cette baignoire étroite et profonde dans laquelle pour une heure, on se glisse et laisse ses pensées s’échapper en vapeurs. Pour les massages, il y a les professionnels, mais beaucoup préfèrent investir dans un fauteuil-masseur, de gros fauteuils qui, par leurs largeurs ostensiblement accueillantes, leur revêtement luxueux et leur programme électronique complexe (avec un choix de massages et de musiques de fond), rappellent vaguement les sièges de dentiste. Leur principe est simple : de tout petits marteaux, dissimulés dans le cuir molletonné, montent et descendent en vibrant le long du dos. Dans la section ‘massage’ des grands magasins, il y en a toujours quelques modèles à la disposition des clients. Ces derniers, engoncés dans leur appareil, yeux mi-clos et télécommande en main, tressautent ensemble et s’offrent entre deux rushs une détente bien méritée.

Une autre technique très appréciée des salary(wo)men, c’est bien sûr la biture après le boulot, éventuellement accompagné du karaoké si l’on ne veut pas faire les choses à moitié. Pour ceux qui chercheraient à préserver leur capital santé, les salles de sport permettent de vous détendre en évitant la gueule de bois. Particulièrement efficace : les salles de kendo, un sport dans lequel le cri a une fonction centrale. Les combattants habillés d’armures de cuir un peu façon coléoptère vont à la rencontre l’un de l’autre en se menaçant d’un long sabre de bois et en hurlant. Teresa a sursauté et pleuré au premier cri de la démonstration de kendo à laquelle nous participions. J’ai du quitter la salle en vitesse pour ne pas gêner la concentration des combattants. Sinon toute la famille se porte bien. Sven fait le plein de ‘livres indispensables introuvables en France à rapporter du Japon’. Parmi eux : ‘le secret des paquets cadeaux’ (avec des schémas pour envelopper des bouteilles de saké, des parapluies ou des ballons de façon professionnelle), ‘les origamis, comment ça marche’ (à partir d’un carré de papier, créer par pliures une foule d’animaux) ou encore un livre de berceuses japonaises, mais là, je ne m’avancerai pas à l’accompagner au chant. Il a peaufiné le site internet familial et ajouté quelques photos (adresse en bas de page).Teresa grandit (heureusement), commence à papoter et à se mordre les poings avec conviction.

À bientôt pour un prochain bulletin.

Violaine