Ce ne sont pas les mariés qui vont se plaindre, ils seraient plutôt embarrassés d’avoir à suivre les fameuses ‘préparations au mariage’ imposées par l’Église catholique. Eux-mêmes ont souvent opté pour le culte chrétien plus pour des questions d’esthétisme que par quelconque conviction religieuse. « C’est la cérémonie que l’on voit dans les films américains, explique Yoko, 30 ans, et s’il y a un jour où l’on veut se sentir une star, c’est bien celui de son mariage. » C’est la raison pour laquelle les acteurs sont choisis ‘blancs’ de préférence, pour correspondre au plus près à l’imaginaire japonais du mariage de rêve : comme au cinéma.

Yoko s’est mariée il y a deux ans. Avec son mari, ils ont choisi le culte catholique qu’ils trouvaient « beaucoup plus émouvant ». Pour expliquer ce choix caractéristique de sa génération, elle avance une autre raison : les symboles de soumission de la cérémonie bouddhiste, de plus en plus mal acceptés par les femmes, notamment le port du shiromuku, large chapeau blanc censé cacher leurs cornes de diable. « Pas un mot n’est proféré dans la cérémonie bouddhiste, explique-t’elle, la femme doit garder les yeux baissés, c’est complètement ringard. » Choisir le culte catholique, c’est faire preuve d’originalité, c’est être moderne, c’est opter pour le glamour, le romantisme, l’amour, trois aspects rarement présents dans les mariages traditionnels japonais.

Mais, un peu à la manière des mouvements de rébellion des adolescents japonais, cette nouvelle tendance des jeunes couples en réaction aux générations précédentes reste un phénomène de masse. Les choix personnels sont singulièrement absents de ces cérémonies religieuses, toutes calquées sur le même moule. Aucune place pour un texte ou une chanson choisis par les époux. Ceux-ci ont été prévenus des mouvements qu’ils auraient à faire durant la célébration. Ils n’auront qu’un mot à dire au bon moment : « oui ». Quand en Europe et aux États-Unis, les mariés cherchent avant tout à personnaliser leur engagement, au Japon, la conception et l’organisation du mariage sont entièrement laissés à la charge de professionnels : les hôtels. On choisit une formule et en avant la musique.

« La caractéristique de ces mariages, c’est qu’ils permettent de ne se poser aucune des questions existentielles qu’il est important de se poser à cette occasion, explique Jennifer, professeur d’anglais au Japon. Aux Etats-Unis, les mariés composent leurs mariages : la robe, le menu, le lieu sont autant de supports pour refléter ce qu’ils souhaitent faire de leur vie commune. Au Japon, aucune place n’est laissée pour introduire une quelconque touche personnelle. Pour ma part, j’ai pu choisir la musique mais c’était tout. » A 26 ans, Jennifer qui est venue au Japon pour mieux connaître le pays de Kunio, son petit ami, a été incitée, voire poussée à se marier par la famille de ce dernier et par son employeur. « Ici, la cohabitation avant le mariage est encore très mal perçue. Sans doute parce que l’on craint les enfants illégitimes.» Au Japon, seules 1 % des naissances sont issues d’unions libres.

Comme tout le monde, Jennifer et Kunio ont donc visité plusieurs hôtels avant de se décider pour l’un d’eux : à Yokohama, en bordure de mer. « Ce qui nous plaisait, c’est qu’il proposait le repas sur un bateau. Les invités ont pu faire le tour de cet incroyable site qu’est le port de Yokohama, tout en partageant le buffet. » Pour faire face à la concurrence, les hôtels redoublent d’imagination pour proposer des lieux originaux. Tel aura une salle de réception flottante permettant un tour dans le port de Yokohama, tel autre une chapelle lumineuse dans un cadre naturel splendide. L’hôtel Oiso par exemple, célèbre pour son complexe de piscines en bord de mer au Sud de Tokyo, connaît un grand succès depuis qu’il a fait construire, face à la mer, une chapelle. Les hôtels des villes mythiques du Japon : Kyoto, Nara, Nikko, Kamakura sont évidemment particulièrement prisés pour les cérémonies de mariage.

Les mariés, une fois l’hôtel trouvé, se voient remettre un catalogue avec une série de formules. Chacune d’elles fournit une proposition de : vêtements de location, coiffures, maquillage, repas (western style ou japanese style) et cérémonie (bouddhiste ou chrétienne). Jennifer et Kunio qui avaient choisi le repas occidental et la cérémonie bouddhiste ont pu aller faire sacrer leur union dans le temple de l’hôtel, avec le moine de l’hôtel. S’ils avaient choisi, comme la plupart des mariés : cérémonie chrétienne et repas japonais, ils auraient pu aller juste à côté du temple, dans la chapelle de l’hôtel. De même, leur repas sur le bateau se serait déroulé dans la pièce attenante : une vaste salle tatamis prévue à cet effet.

Quelle que soit la formule choisie, un photographe est systématiquement fourni. Il couvrira le mariage et proposera aussi des photos avec décors en arrière plan : la pagode de Kyoto, le pont rouge de Nikko. Même chose pour les gâteaux qui seront au choix, de vraies pâtisseries ou de magnifiques gâteaux de cartons, sortis juste le temps de la photo. « J’étais très étonnée par cette option, raconte Jennifer : vrais ou faux gâteaux ! Bien sûr nous avons pris vrais, mais il paraît que la majorité choisissent les gâteaux de cartons. » Jennifer avoue avoir réussi à négocier avec le Disc Jokey de pouvoir à un moment avoir le micro pour chanter a capela à Kunio ‘I love you because…’, une improvisation qui a surpris et touché les invités.

A part cette petite incartade, Jennifer a du se cantonner à suivre à la lettre la formule prévue par l’hôtel : cérémonie religieuse, séance de photos en kimonos, premier repas dans le bateau en robe de mariée, discours des invités pendant le repas, photos autour du gâteau, cadeaux offerts aux invités à la sortie du bateau, second repas dans l’hôtel. « Les organisateurs ne supportent pas que l’on sorte du programme. Ils ont un scénario bien rodé, des fournisseurs attitrés, pas question de quitter ces ornières ». Un exercice difficile pour une américaine habituée à sortir des sentiers battus. Jennifer rappelle aussi le coût des festivités : deux millions de yens en moyenne pour une cérémonie de soixante-dix personnes, soit un peu plus de 16 mille euros. Cette industrie de l’amour est pour le moins lucrative au Japon où le mariage est encore souvent plus une évidence qu’un choix. Les familles peuvent dépenser des sommes gigantesques pour de somptueuses réceptions, rêves d’un jour, modèles de perfection où rien n’est laissé au hasard.

Si on lui demande comment elle explique l’attrait de ce type de mariage auprès des Japonais, Jennifer a sa théorie : « L’éducation japonaise insiste sur la résolution des conflits. Elle ne pousse pas à se poser les problèmes de fond. Elle n’incite pas non plus l’individu à se démarquer. Le mariage en est l’illustration parfaite. On endosse volontiers les habits préparés et les formules d’usage, de sorte que tout glisse sans heurt. »

Yumiko pour sa part n’est pas du tout gênée par ces mariages ‘à la carte’. Pourquoi se compliquer la tâche quand elle peut être simplifiée ? Sortir de la formule, c’est risquer une faute de goût, or mieux vaut ne pas commettre d’impair le jour de son mariage. Elle sait que cette absence totale de personnalisation gêne les étrangers, mais c’est ainsi au Japon. Par timidité ou par modestie, on préfère s’en remettre à des mains expertes : les hôtels. Une de ses amies s’est mariée avec un vrai prêtre catholique. « C’est mieux car c’est plus authentique, mais ils ont du discuter plusieurs fois avec le prêtre avant et choisir un texte de la Bible. Je les admire, j’en aurais été incapable ».

Toujours pas mariée à 30 ans, âge considéré comme critique pour une femme au Japon, Yumiko a décidé de prendre les choses en mains. Plutôt que de faire appel comme on le fait encore souvent au Japon, à une marieuse, elle a joué la carte de la modernité et cherché sur internet. C’est là qu’elle a rencontré Kenichi, architecte, 30 ans également. Trois mois et huit rencontres plus tard, ils décident de se marier. Pour leur mariage, ils ont également fait fi des traditions et choisi une fausse cérémonie catholique. « En tant que bouddhiste, nous pouvons choisir de nous marier sous le culte bouddhiste, mais également chrétien ou islamiste ou juif, cela ne nous pose aucun problème. . Je voulais faire un pied de nez à cette pesante étiquette, inévitable lors des mariages traditionnels japonais. Choisir un mariage catholique, c’est placer son mariage sous le signe de l’amour et non de la raison» Sur toutes les photos, Yumiko arbore un large sourire et enlace Kenichi, une attitude encore considérée comme relâchée par certains.

Mariage d’amour ou mariage de raison ? L’alternative est encore de mise au Japon. Longtemps considérés comme dangereux et déraisonnables, les mariages d’amour sont à présent préférés : deux tiers des célibataires avouent que s’ils devaient se marier un jour, ils préfèreraient un mariage d’amour. Signe des temps : l’engouement actuel pour le culte catholique ou à défaut, sa représentation. Mais cette libéralisation des mœurs reste une révolution de pure forme. Les couples veulent se démarquer des générations précédentes, mais se rabattent inévitablement sur du prêt à consommer. « Au Japon où tout est fait pour vous empêchez de penser, dira amèrement Jennifer, avoir l’air amoureux, c’est déjà l’être un peu. »

Violaine